Vivement la bonne résolution pour une bonne année de conception interactive!

L'Odyssée du marketing InternetCe billet de Sandrine Prom Tep est le sixième de notre «Odyssée du marketing Internet». Sandrine s’intéresse à tout ce qui touche à l’ergonomie des interfaces/utilisabilité et le Web 2.0, et tout particulièrement au croisement des deux, et à ce que qu’elle tente de définir comme de la « social usability ».

Janvier est le temps de formuler ses bonnes résolutions pour l’année 😉

J’ai reçu ce matin la lettre d’information d’Usabilis, une agence française d’expertise-conseil en ergonomie des interfaces.

Tout à fait en accord avec la nouvelle tendance d’offrir de la publicité utile, j’ai eu droit à leurs meilleurs voeux pour 2011, bien packagés dans un message et format utiles.

« Une image vaut mille mots » comme tout le monde le sait, alors voilà ci-dessous de quoi outiller la meilleure des bonnes résolutions de l’année : c’est-à-dire de respecter les trois étapes sacrées de la conception!

Les trois étapes sacrées de la conception

Jusque là, tout est parfait, tout le monde est comblé et 2011 s’annonce en beauté! 😉

Le reste de l’année, on se demande ce qu’on a fait des bonnes résolutions…

La seule chose qui me chicotte dans ces souhaits de bonnes résolutions, c’est que bien que ces trois étapes plus tangibles de la démarche de conception (papier, fil de fer et infographisme) soient absolument nécessaires…elles ne sont pas suffisantes à vous garantir une bonne année de conception ;-(

Et certes, il est clair que malheureusement ces trois étapes sont encore trop souvent bafouées en se résumant tout simplement à l’étape 3 aussi unique que graphique, qu’ergonomiquement anémique…dans la plupart des projets de développement de systèmes interactifs.

Mais ce qui me navre le plus dans ces bons voeux, et vraiment plus que tout encore, c’est que la vraie partie cruciale de la conception, celle qui fait que ces trois étapes concrètes prennent tout leur sens et n’ont de réelle pertinence…c’est la recherche usager en amont, moins visible et plus intangible.

J’aimerais préciser ici que je me sers de cette entrée en matière mais ne cherche aucunement à discréditer Usabilis. Même si ce n’est pas mentionné dans la lettre d’information du cabinet conseil, je suis bien certaine que tout le monde s’appuie sur de la recherche usager chez Usabilis, à commencer par son fondateur Jean-François Nogier, auteur du livre Ergonomie du logiciel et design web.

À quand la prise de conscience?

Je soupire et me demande sincèrement encore en 2011: « À quand les experts conseils en ergonomie des interfaces, vont mettre leur culotte et accepter d’exiger de disposer de données usager – pour ne serait-ce que 30% seulement de leurs projets? »

Alors oui je sais, il faut travailler pour vivre et non seulement travailler pour le plaisir du travail bien fait, j’en suis parfaitement consciente. Et je sais aussi que ce n’est jamais facile de faire un sacrifice professionnel individuel au nom de la profession. C’est comme être poli et ne pas oser prendre la dernière part de gâteau…y a toujours un petit malin sans scrupule à côté de vous pour ramasser le projet que vous avez refusé par principe…

Ça use l’âme professionnelle et ça fait mal au portefeuille du consultant un peu trop fier ce genre de plan galère. Alors quoi? Quelle position prendre pour faire évoluer la compréhension de la pratique de l’ergonomie à tous ceux qui en souhaitent un peu plus dans leurs projets? Que pouvons-nous faire sinon de refuser de prendre papier et crayon, à moins de la condition sine qua non d’avoir au moins un tout petit peu de données sur les usagers pour qui on doit concevoir?

Soyons honnêtes, en 2011 le véritable obstacle de l’ergonomie n’est pas le manque de budget que les compagnies sont prêtes à dépenser pour obtenir le sacro-saint sceau ergonomique. Ce n’est plus l’argent qui fait défaut en 2011, c’est le manque de compréhension de ce qu’implique un processus d’analyse des éléments clés qui mène à une bonne ergonomie.

Une conception ergonomique est une conception qui répond à des besoins et à des attentes de groupes d’individus, et si on n’a rien, c’est-à-dire aucune donnée qui documente qui ils sont, ce qu’ils font et ce qu’ils souhaitent dans le contexte d’un environnement interactif spécifique à l’intérieur de leur quotidien, et bien soyons francs : on n’a rien…ou en tout cas, tout simplement pas d’ergonomie possible sinon de surface… « Dites-moi, on met le bouton à droite ou à gauche en bas du formulaire? ».

Une solution prête à appliquer pour un monde de services prêt à consommer

Je vais vous décevoir, je discoure beaucoup mais je n’ai pas de solution à ce catch-22.

On est tous perdants de continuer à accepter de commander ou de pratiquer de la fausse ergonomie ne s’appuyant sur aucune donnée usager. Cependant, je suis dans le même bateau que tous en tant qu’ergonome des interfaces. Les entreprises attendent de tous les consultants un monde de services prêt-à-consommer qui règlent leur problème immédiat, et surtout pas des consultants qui soulèvent des problèmes et qui nous forceraient à réfléchir, à nous remettre en question!

Je suis parfois bien tannée de « preacher » la moitié de l’année dans le désert à l’aide de conférences, de formations, de billets de blogues, d’études et d’articles, et de ramer à contre-courant l’autre-moitié de l’année en raccrochant finalement chaque fois in extremis tous mes derniers espoirs AU projet annuel qui finit par se pointer avec une pointe de bon sens d’attente ergonomique…Et je souris de vous confier tout cela en toute humilité.

Cultiver la patience en se rappelant hier et mieux contempler demain

En revanche, je vous confie également que mon réalisme a toujours été accompagné d’optimisme. J’ai de belles anecdotes de préhistoire à vous raconter de l’époque où j’ai commencé la pratique de l’ergonomie des interfaces, soit en 1995 très exactement où j’ai effectué mon premier mandat pour le département de communication de l’Université de Montréal où j’étudiais. Une chance, eux ils savaient un peu à quoi servait ce que j’étudiais!! ;-))))

À cette époque, je peux vous assurer que peu de monde connaissait même la discipline de « l’ergonomie cognitive » ou la profession « d’ergonome des interfaces », et plus d’un s’y reprenait à trois fois pour dire le mot « u-ti-li-sa-bi-li-té » comme il faut, sans s’accrocher dès la troisième syllabe (ceci arrive encore par contre j’avoue…car, comme le veut le dicton des cordonniers mal chaussés, c’est un mot peu utilisable pour bien représenter notre profession 😉

Imaginez en 1995, même nos super hyper gurus Jakob Nielsen et Don Norman, débutaient à peine leur carrière…admirez un peu le parcours de la pratique de l’ergonomie cognitive en vous rendant sur le mega empire corporatif qu’est devenu aujourd’hui le NN/g!!!!!

C’est là qu’on peut réaliser le progrès dans la compréhension de l’apport de cette profession, un pas à la fois certes mais d’un pas certain. Qui n’a pas au moins entendu parler des tests d’utilisabilité en 2010? Je vous parle pas ici d’en avoir déjà fait, commandé ou même d’avoir participé comme observateur ou usager à des séances de tests d’utilisabilité…

Bonne année de conception interactive à tous ceux qui le veulent vraiment!

Voilà ce qui me fait avoir espoir. Les meilleures choses prennent du temps à mûrir, comme un doctorat par exemple! 😉 Les meilleures conceptions s’appuient sur de la recherche usager, c’est-à-dire des études quantitatives comme des données de Web analytics avec des analyses par segments, mais aussi des études qualitatives comme les groupes aviseurs ou des tests utilisateurs, pour ne nommer que quelques pistes classiques…

Alors, pour une bonne année de conception interactive, je vous souhaite, tout comme Usabilis, de suivre les trois étapes de la démarche de conception. Mais par-dessus tout, je vous implore (halleluyah!) de tout mettre en oeuvre pour renseigner et orienter la démarche de conception de vos projets de développement interactif sur de la donnée solide!

Que vous la documentiez ensuite de façon concrète par une, deux ou trois étapes qui rende votre réflexion visuellement accessible en format papier, fil de fer et graphique pour être esthétiquement « communiquable » à la haute direction, est tout à fait louable mais totalement secondaire au fait de bien commencer par l’appuyer sur ce que font et ne font pas les usagers que vous visez…

L’Odyssée du marketing Internet

Ce texte est un billet écrit par Sandrine Prom Tep, user research nomad.

L’auteur : Un pied dans l’industrie comme consultante indépendante en ergonomie cognitive depuis plus de 10 ans, et un pied dans la recherche comme doctorante en marketing électronique à HEC Montréal, ce profil double est en quelque sorte l’expression de la spécialité de Sandrine. Vous pouvez suivre les écrits de cette experte en ergonomie des interfaces, utilisabilité, architecture d’information et marketing électronique. sur son blogue Ergonomia.ca, sur Twitter, ainsi que sur le blogue de l’Association des professionnels de la communication et du marketing.

Crédit photo :  Lights In The Dark,